Fléaux
La trahison originelle
Aux premiers temps du monde étaient les dieux. Ils étaient au nombre de douze. Depuis toujours ils ne connaissaient qu’eux, ne jouaient, ne riaient, ne ressentaient qu’à travers leurs chairs divines. Puis, ils virent les hommes. Au loin, derrière les brumes, les mers, les montagnes, à l’autre du bout du monde. Ils virent une île. Sur cette île, des créatures sans pouvoir. Elles étaient des centaines, des milliers peut-être, grouillant à la surface. Elles étaient plus nombreuses et plus vivantes que les dieux ne le seraient jamais.
Le Mendiant les vit, et les aima. Il incita vite ses « frères et sœurs » à le suivre sur l’île. Il voulait les observer, les approcher, les rencontrer.
C’est ainsi que les dieux apparurent aux hommes pour la première fois.
Dès qu’ils les virent les hommes voulurent adorer les dieux. Tout leur être désirait les révérer, semblait trouver enfin sa raison…d’être. Mais leurs sentiments étaient encore trop confus, trop jeunes, trop puissants. Ils ne savaient choisir les dieux, ils passaient de l’un à l’autre sans raisons, sans règles, trop ou trop peu. Les dieux en furent exaspérés, leur union même, leur équilibre semblait également menacé.
Alors ils dirent aux hommes : « battez-vous. Et durant le combat, nous verrons vos natures profondes, et nous reconnaîtrons ceux qui nous correspondent. Battez vous justement et totalement. » La bataille du Cor Résonnant fit alors rage. Chaque peuple faisait jouer ses qualités spécifiques et le combat était difficile, acharné.
C’est alors qu’Armand Terne-Face décida que son peuple ne devait l’emporter sous aucun prétexte, qu’il ne devait trouver faveur auprès d’aucun dieu. Ce serait le châtiment d’un peuple qui n’avait été synonyme que de tourments, honte et mal de vivre tout au long de son existence. Alors il trahit les siens. Il offrit l’Obole, réunion de tous les objets de pouvoir, susceptibles de ravir les dieux, gagnés au fil du combat, au camp adverse.
Le Père, premier témoin de la trahison, fit alors retentir sa colère : « Comment oses-tu, misérable humain, transgresser ainsi les règles du jeu. Cette bataille devait être menée justement et totalement. Tels furent les mots des dieux ! »
Terne-Face, rendu fou de joie et de rage par l’accomplissement de sa vengeance, regarda le Père dans les yeux et rit, par saccades démentes.
Le Père, voyant en lui l’humanité toute entière, le maudit, lui et tous les autres. Puisque les hommes étaient si prompts à décevoir les dieux, si faibles et si vils, ils porteraient la marque définitive de cette nature. Ils porteraient le poids de leur geste jusqu’à la fin des temps.
C’est ainsi qu’à chaque bataille du Cor Résonnant, sur l’île de la Venue, où hommes et dieux s’adorèrent et se maudirent pour la première fois, surgissent quatre traîtres des néants de l’âme humaine. Inéluctablement se dresse au sein de chaque peuple l’homme de l’ombre, terrible héritier de Terne-Face, celui qui trahit son sang.